Jules Breton - Nocturne

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A Louis Cabat.

C'est un humble fossé perdu sous le feuillage ;
Les aunes du bosquet les couvrent à demi ;
L'insecte, en l'effleurant, trace un léger sillage
Et s'en vient seul rayer le miroir endormi.

Le soir tombe, et c'est l'heure où se fait le miracle,
Transfiguration qui change tout en or ;
Aux yeux charmés tout offre un ravissant spectacle ;
Le modeste fossé brille plus qu'un trésor.

Le ciel éblouissant, tamisé par les branches,
A plongé dans l'eau noire un lumineux rayon ;
Tombant de tous côtés, des étincelles blanches
Entourent un foyer d'or pâle en fusion.

Aux bords, tout est mystère et douceur infinie.
On y voit s'assoupir quelques fleurs aux tons froids,
Et les reflets confus de verdure brunie
Et d'arbres violets qui descendent tout droits.

Dans la lumière, au loin, des touffes d'émeraude
Vous laissent deviner la ligne des champs blonds,
Et le ciel enflammé d'une teinte si chaude,
Et le soleil tombé qui tremble dans les joncs.

Et dans mon âme émue, alors, quand je compare
L'humilité du site à sa sublimité,
Un délire sacré de mon esprit s'empare,
Et j'entrevois la main de la divinité.

Ce n'est rien et c'est tout. En créant la nature
Dieu répandit partout la splendeur de l'effet ;
Aux petits des oiseaux s'il donne la pâture,
À Gabriel Marc.

La nuit se mêle encore à de vagues pâleurs ;
L'étoile naît, jetant son reflet qui se brouille
Dans la mare dormante où croupit la grenouille.
Les champs, les bois n'ont plus ni formes ni couleurs.

Leurs calices fermés, s'assoupissent les fleurs.
Entrevue à travers le brouillard qui la mouille,
La faucille du ciel fond sa corne et se rouille.
La brume égraine en bas les perles de ses pleurs.

Les constellations sont à peine éveillées,
Et les oiseaux, blottis sous les noires feuillées,
Goûtent, le bec sous l'aile, un paisible repos.

Et dans ce grand sommeil de l'être et de la terre,
Longtemps chante, rêveuse et douce, des crapauds
Mélancoliquement la flûte solitaire.


Jules Breton - Courrières, 1867

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Commentaires (1)

1. Cochonfucius (site web) 27/06/2013

Voici de l'aube la pâleur
Où le paysage se brouille.
Au loin s'envole une grenouille,
Je ne sais de quelle couleur.

Au vert pâturage, une fleur
A ses pétales qui se mouillent.
Un arrosoir au jardin rouille,
On dirait qu'il verse des pleurs.

Mon âme est à peine éveillée.
Le potager sent la feuillée ;
C'est un temps de léger repos.

Grenouille survolant la terre,
Tu es prise par les crapauds
Pour un archange solitaire.

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Date de dernière mise à jour : 04/02/2012