La Mort d'Arthur - Livre Deux - Balain


Thomas Malory.
Trad: Pierre Goubert

 

Balain.

 

Chapitre I

D'une demoiselle qui vint ceinte d'une épée à la recherche d’un homme possédant assez de vertu pour dégager cette épée de son fourreau

enluminureAPRÈS LA mort du roi Uter Pendragon régna son fils Arthur, lequel dut âprement guerroyer en son temps pour tenir toute l’Angleterre en son obéissance, car il y avait en ce royaume d’Angleterre beaucoup de rois, de même qu'au pays de Galles, en Écosse et en Cornouailles.

Il advint donc, alors que le roi Arthur était à Londres, que se présenta un chevalier pour lui annoncer que le roi Rion de Norgalles avait levé des gens en grand nombre et qu'il était entré en son royaume, brûlant et tuant ses bons et loyaux sujets. « S'il faut vous croire, dit Arthur, ce serait grande honte pour mon autorité qu'il ne se heurtât point à forte résistance. - C'est à n'en pas douter, repartit le chevalier, car cette armée, je l'ai vue de mes yeux. - Eh bien, dit le roi, faites crier que tous les seigneurs, chevaliers et gens d'armes se rendent à mon château de Camaalot (c'était son nom en ce temps-là), que j'y tiendrai un grand conseil et ferai disputer de grandes joutes. »

Adonc, lorsque le roi Arthur se fut rendu là-bas avec tous ses barons, et chacun logé à sa convenance, il vint une demoiselle, laquelle était envoyée par la grande dame de l'île d’Avalon. Lorsqu'elle se présenta devant le roi Arthur, cette demoiselle lui dit de la part de qui elle venait et que ladite dame l'avait chargée d'une ambassade pour des raisons que l'on allait voir. Elle fit alors tomber son manteau, qui était richement fourré, et l'on vit qu'elle était ceinte d'une noble épée. Le roi s'en étonna. Il dit « Demoiselle, pourquoi êtes-vous ceinte de cette épée? Elle ne vous sied point. - je vais vous dire pourquoi, répondit la demoiselle. Cette épée que je porte au côté me cause beaucoup de peine et d'embarras, car je n'en serai délivrée que par un chevalier, encore doit-il exceller par son adresse et ses faits d'armes et être exempt de vilénie, perfidie et fourberie. Si je puis trouver un chevalier possédant toutes ces vertus, il tirera cette épée de son fourreau. Je me suis rendue chez le roi Rion. On m'avait dit qu'il y avait là-bas des chevaliers de grand mérite. Lui-même ainsi que tous ses chevaliers ont tenté l'épreuve. Nul n'y a réussi.

- C'est chose bien étrange, repartit Arthur, si tant est qu'elle soit vraie. je vais moi-même essayer de tirer cette épée. Ce n'est pas que je prétende être ici le meilleur chevalier, mais je veux être le premier à tenter de la dégager pour donner l'exemple à tous les barons, afin qu'ils s'y essaient ensuite tous l'un après l'autre, lorsque j'aurai essayé moi - même. » Lors Arthur saisit l'épée par le fourreau et par la garde et tira vivement, mais sans extraire la lame. « Sire, dit la demoiselle, point n'est besoin d'y employer tant de force. Celui qui dégagera cette épée le fera sans grand effort. - Vous avez raison, repartit Arthur. Maintenant, à votre tour d'essayer, vous tous mes barons, mais prenez garde de n'être point souillés d'opprobre ni de perfidie ni de duplicité. - Cela ne servirait alors de rien, dit la demoiselle, car mon chevalier doit être sans tache, exempt de vilénie, et de sang noble tant du côté de son père que de celui de sa mère. »

La plupart des barons de la Table Ronde qui se trouvaient là à cette heure tentèrent l'épreuve l'un après l'autre, mais nul n'y put réussir. La demoiselle en conçut un chagrin extrême. Elle dit : « Las ! je croyais qu'en cette cour il y avait les meilleurs des chevaliers, qu'ils n'étaient ni fourbes ni perfides. - Ma foi, répliqua Arthur, il y a là des chevaliers à mon sens parmi les meilleurs qui soient au monde, mais ils n'ont pas le bonheur de pouvoir vous aider. Vous m'en voyez désolé. –

 

Chapitre II

Comment Balain, sous l'accoutrement d'un pauvre chevalier tira l'épée qui ensuite fut cause de sa mort
enluminure
OR IL ADVINT qu'il y avait alors chez le roi un pauvre chevalier qu'on avait retenu prisonnier du château six mois et plus pour avoir causé la mort d'un autre chevalier, qui était cousin du roi. Le nom de ce prisonnier était Balain. Les barons firent en sorte qu'il fût remis en liberté, car il avait réputation d'être valeureux et il était natif du Northumberland. Adonc il se rendit secrètement à la cour et fut témoin de cette aventure. Cela le stimula. L'envie lui prit de s'essayer comme l'avaient fait les autres chevaliers. Mais il était pauvre et pauvrement vêtu. Il ne chercha pas à traverser la foule. Pourtant, en son coeur il était pleinement assuré de faire aussi bien, si tel était son destin, qu'aucun de ceux qui se trouvaient là.

Lorsque la demoiselle prit congé d’Arthur, alors même qu'elle partait, Balain l'appela et lui dit: « Demoiselle, je le requiers de votre courtoisie, souffrez que je fasse le même essai que les seigneurs qui sont ici. J'ai beau être bien mal vêtu, au-dedans de moi il me semble posséder tout autant d'assurance que certains de ceux-là, et en mon coeur je crois que je vais réussir pleinement. » La demoiselle regarda le pauvre chevalier. Elle vit qu'il avait bonne mine mais, en raison de son misérable accoutrement, elle jugea qu'il n'était point noble, exempt de vilénie et de perfidie.

Adonc elle lui dit: « Messire, il est inutile que je me donne davantage de peine et de tracas, car il n'y a point apparence que vous réussissiez là où d'autres ont échoué. - Ah, belle demoiselle, repartit Balain, le mérite, les qualités, les belles actions ne se découvrent pas rien qu'à la mise. Le courage et l'honneur sont cachés en l'homme. Maint chevalier de valeur n'a pas de réputation auprès de tous. Ne cherchez donc ni le mérite ni la bravoure en l'habit. - Par Dieu, repartit la demoiselle, c'est vrai, ce que vous dites là. En conséquence je vous donnerai occasion de faire de votre mieux. »

Lors Balain prit l'épée par la garde et par le fourreau et la dégaina facilement. Le roi et tous les barons s'ébahirent grandement du succès de Balain en cette épreuve, et beaucoup de chevaliers en eurent grand dépit. « Assurément, dit la demoiselle, c'est là un fort bon chevalier et le meilleur que j'aie jamais trouvé. C'est lui qui a le plus de noblesse. On ne peut lui reprocher perfidie, traîtrise ou vilénie, et il accomplira mainte action extraordinaire. À présent, gentil chevalier plein de courtoisie, rendez-moi cette épée. - Non, repartit Balain. Cette épée, je la garde. Ce n'est que par force qu'on pourra me l'ôter. - Eh bien, dit la demoiselle, vous êtes mal avisé de m'empêcher de vous la reprendre, car avec elle vous tuerez le meilleur ami que vous ayez au monde, l'homme aussi que vous aimez le mieux, et elle sera cause de votre trépas. - Ma fortune sera, répondit Balain, telle que Dieu l'aura voulue, mais pour ce qui est de cette épée, sur ma foi, maintenant vous ne l'aurez pas. - Vous le regretterez avant qu'il soit longtemps, repartit la demoiselle. Si je voulais vous la reprendre, c'était pour votre bien davantage que pour le mien, car je suis bien peinée pour vous. Vous ne voulez pas croire que cette épée causera votre mort, et c'est bien dommage. - Là-dessus la demoiselle s'en alla, en manifestant beaucoup de chagrin.

Incontinent Balain envoya chercher son cheval et son armure et ainsi voulut quitter la cour. Il prit congé du roi Arthur. « Non, dit le roi, vous n'allez tout de même pas quitter votre compagnie avec aussi peu de cérémonie. J'imagine que vous êtes fâché de la rigueur que je vous ai montrée. Ne m'en veuillez point, car on m'avait mal renseigné à votre sujet. je ne pensais pas que vous étiez le chevalier que vous êtes, plein de noblesse et de bravoure. Si vous consentez à demeurer à ma cour parmi mes compagnons, je vous avancerai de telle sorte que vous en serez content. - Dieu en sache gré à Votre Altesse, répondit Balain. Votre générosité, votre haut mérite, nul ne peut les louer même pour la moitié de ce qu'ils sont. Mais aujourd'hui il me faut absolument partir, en vous priant de me conserver toujours votre faveur. - Vraiment, dit le roi, je suis bien fâché que vous nous quittiez. je vous prie, gentil chevalier, de ne pas longtemps vous attarder loin d'ici. Vous serez bien accueilli à votre retour, par moi et par mes barons, et je réparerai tout le tort que je vous ai cause. - Dieu en rende grâce à Votre Seigneurie » , dit Balain. Et là-dessus il se prépara à partir. Lors la plupart des chevaliers de la Table Ronde murmurèrent que Balain n'était pas venu à bout de cette épreuve par ses seules ressources mais aussi par sorcellerie.

 

Chapitre III

 

Comment la Dame du Lac demanda la tête du chevalier qui avait obtenu l'épée, ou bien la tête enluminurede la pucelle

PENDANT QUE CE CHEVALIER se préparait à partir, il vint à la cour une dame qui avait nom la Dame du Lac. Elle vint à cheval, richement parée. Elle salua le Roi Arthur et lui demanda aussitôt son épée. « C'est vrai, dit Arthur. je vous ai promis une faveur. Mais j'ai oublié le nom de l'épée que vous m'avez offerte. - Son nom, repartit la dame, est Excalibur, autrement dit Tranche-acier. - C'est juste, dit le roi. Demandez-moi ce que vous voudrez et vous l'aurez, s'il est en mon pouvoir de vous l'obtenir. - Eh bien, dit la dame, je vous demande la tête du chevalier qui a conquis l'épée ou bien celle de la demoiselle qui l'a apportée ici. Je ne serais pas mécontente d'avoir l'une et l'autre, car lui a tué mon frère, qui était bon et loyal chevalier, et cette noble demoiselle fut cause de la mort de mon père. - Vraiment, répondit le roi Arthur, je ne peux en honneur vous accorder aucune de ces deux têtes. Demandez-moi n'importe quoi d'autre et je satisferai votre désir. - Je ne vous demanderai pas autre chose » , dit la dame.

Lorsque Balain fut prêt à partir, il aperçut la Dame du Lac. Elle avait fait mourir sa mère, et il l'avait recherchée trois années durant. Quand on lui apprit qu'elle demandait sa tête au roi Arthur, il alla droit à elle et lui dit. « C'est un jour funeste puisque je vous vois. Vous vouliez ma tête. Eh bien, vous perdrez la vôtre. » Et de son épée, sans délibérer, il lui trancha la tête en présence du roi Arthur. « Hélas ! quelle honte! s'exclama Arthur. Pourquoi avez-vous fait cela? Vous nous avez déshonorés, ma cour et moi, car c'était une dame à laquelle j'étais redevable, et elle est venue ici avec mon sauf-conduit. je ne vous pardonnerai jamais cette faute. - Sire, repartit Balain, je suis désolé de vous avoir offensé, mais cette dame était perfide entre toutes. Par enchantements et sorcellerie elle a causé la mort de plus d'un chevalier valeureux, et par sa faute ma mère fut brûlée, par sa traîtrise et duplicité.

- Quelles que soient vos raisons pour agir ainsi, dit Arthur, vous auriez dû l'épargner en ma présence. C'est pourquoi, sachez-le bien, vous vous en repentirez, car je n'avais jamais eu à subir à ma cour pareil outrage. Donc, partez d'ici, et aussi vite que vous le pourrez. » Lors Balain prit la tête de la dame et l'emporta dans son hôtellerie. Il y trouva son écuyer, qui fut désolé qu'il eût déplu au roi Arthur. Ils prirent leurs chevaux et quittèrent la ville. « À présent, dit Balain, il faut nous séparer. Prends cette tête et porte-la à mes amis. Mets-les au courant de ce qui m'est arrivé, et dis à ceux qui m'aiment dans le Northumberland que ma pire ennemie est morte. Raconte-leur également comment je suis sorti de prison et par quelle aventure j'ai gagné cette épée. - Hélas! repartit l'écuyer, vous êtes grandement à blâmer d'avoir offensé le roi Arthur. - Pour ce qui est de cela, répondit Balain, je vais en diligence partir à la rencontre du roi Rion afin de le tuer, quitte à périr dans l'entreprise. Si j'ai la chance de le vaincre, alors le roi Arthur sera mon bon et gracieux seigneur. - Où dois-je vous attendre? demanda l'écuyer. - À la cour du roi », répondit Balain. C'est ainsi qu'alors son écuyer et lui se séparèrent.

Le roi Arthur et toute la cour se désolèrent grandement de la mort de la Dame du Lac et la considérèrent comme une souillure. Le roi lui fit de magnifiques funérailles.

 

Chapitre IV

 

Comment Merlin conta l'aventure de la demoiselle

enluminureEN CE TEMPS Là il y avait un chevalier, fils du roi d'Irlande, du nom de Lancer. Il était plein de suffisance et s'estimait l'un des meilleurs à la cour. Quand Balain réussit à prendre l'épée, il en conçut beaucoup de dépit, à la pensée qu'un autre pût être considéré comme plus brave que lui. Il demanda au roi Arthur s'il lui permettait de partir à la poursuite de Balain pour venger l'affront qu'il avait subi. « Faites de votre mieux, dit Arthur, je suis très en colère contre Balain. J'aimerais qu'il fût puni de l'outrage qu'il m'a fait, ainsi qu'à ma cour. » Lors ce Lancer s'en fut à son hôtellerie afin de s'y préparer.

Sur ces entrefaites Merlin vint à la cour du roi Arthur, et on lui rapporta l'aventure de l'épée et la mort de la Dame du Lac. « À présent, dit Merlin, je vais vous dire ce qu'il en est vraiment. Cette demoiselle, là, sous vos yeux, qui apporta l'épée à votre cour, je vais vous donner la raison de sa venue. Elle s'est montrée la plus fourbe qui soit au monde. - Ce n'est pas possible, dirent-ils. - Elle a un frère, un chevalier remarquable par sa vaillance et quelqu'un de parfaitement loyal. Cette demoiselle aimait un autre chevalier qui fit d'elle sa maîtresse. Le bon chevalier son frère se battit avec cet homme-là dont elle était la maîtresse et l'occit grâce à la force de son bras. Lorsque cette fausse demoiselle en eut connaissance, elle alla trouver la dame de l'île d'Avalon et requit son aide pour tirer vengeance de son propre frère. »

 

Chapitre V

Comment Balain fut poursuivi par messire Lancer, chevalier d’Irlande. Comment il jouta avec lui et le tua

enluminure« ET C'EST AINSI que cette Dame du lac d’Avalon lui bailla cette épée qu’elle apporta ici avec elle et lui dit que nul ne la sortirait du fourreau s'il n'était l'un des meilleurs chevaliers du royaume, qu'il devrait être brave et plein de vaillance et qu'avec cette épée il tuerait son frère. Voilà pourquoi cette demoiselle est venue à cette cour. je le sais tout aussi bien que vous. Et plût à Dieu qu'elle n'y fût jamais venue, car ce n'était pas pour y trouver des gens de bien afin de bien faire mais uniquement pour faire le mal. Le chevalier qui a obtenu cette épée mourra par cette épée. Ce sera grand dommage, car il n'existe en ce moment nul chevalier plus vaillant que lui et vous lui devrez, Sire, beaucoup d'honneur et de grands services. Il est bien regrettable que sa vie ne doive se prolonger que peu de temps, car pour la force et la bravoure je ne connais pas son pareil sur la terre. »

Adonc le chevalier d'Irlande s'arma de pied en cap, ajusta son bouclier à son épaule, monta à cheval, prit en main sa lance et se mit à la poursuite de Balain en chevauchant bon train, aussi vite que sa monture le lui permettait. Peu de temps après, parvenu sur une montagne, il aperçut Balain et d'une voix retentissante il lui cria - « Arrêtez-vous, chevalier, car vous vous arrêterez de gré ou bien de force, et le bouclier que vous avez devant vous ne vous sera d'aucun secours. » Lorsque Balain entendit tout ce bruit, il fit faire aussitôt demi-tour à son cheval et dit : « Gentil chevalier, que me voulez-vous? Désirez-vous jouter avec moi? - Oui, répondit le chevalier irlandais. C'est pourquoi je me suis mis à votre poursuite. - Peut-être, repartit Balain, eût - il mieux valu rester chez vous, car on s'imagine souvent qu'on va défàire un ennemi quand souvent c'est à soi qu'advient la défaite. De quelle cour êtes-vous l'envoyé? - Je viens de celle du roi Arthur, dit le chevalier d'Irlande, afin de venger l'outrage que vous avez fait aujourd'hui au roi et à sa cour. - Eh bien, conclut Balain, je vois qu'il me faudra vous combattre, et j'ai regret de causer de la peine au roi Arthur ou à quiconque en sa cour. Votre querelle, cependant, est des plus vaines à mon sens, car la dame qui est morte m'avait fait grand tort, sinon j'eusse été aussi peu enclin à tuer une dame que tout autre chevalier au monde. - Préparez-vous, dit le chevalier Lancer, et faites-moi face, car l'un de nous demeurera sur le terrain de notre rencontre. »

Lors ils se saisirent de leurs lances et se heurtèrent avec autant de force que le permettait l'élan de leurs montures. Le chevalier irlandais toucha l'écu de Balain. La lance le mit en morceaux. Balain, lui, transperça le bouclier de Lancer. La cuirasse ne résista pas. La pointe de la lance passa au travers du corps du cavalier et de la croupe du cheval. Aussitôt, vivement, Balain fit tourner son destrier. Il dégaina son épée, ne sachant pas encore s'il avait tué ou non son adversaire, C'est alors qu'il le vit étendu sans mouvement et apparemment sans vie.

 

Chapitre VI

 

Comment une demoiselle qui était l'amante de Lancer se tua par amour pour lui, et comment Balain fit rencontre de son frère Balan

enluminureLoRs Balain regarda à l'entour et vit une demoiselle qui venait vers lui, montée sur un beau palefroi, et qui chevauchait aussi vite que l'autorisait sa monture. Lorsqu'elle s'aperçut que Lancer était mort, sa douleur ne connut plus de bornes. Elle s'écria: « Oh ! Balain, ce sont deux corps que tu as tués mais un seul coeur, deux coeurs mais un seul corps. Ce sont deux âmes qui te devront leur perte. » Là-dessus elle prit l'épée de son amant qui gisait sans vie et s'affaissa sans connaissance. Quand elle se releva, elle manifesta la plus vive douleur. Sa peine affligea grandement Balain. Il alla vers elle pour lui enlever l'épée, mais elle la tenait si fermement qu'il ne pouvait la lui ôter des mains sans lui faire du mal. Tout à coup elle appuya le pommeau contre le sol et se transperça le corps. Quand Balain vit ce qu'elle avait fait, il fut pénétré de chagrin, et il eut honte qu'une aussi belle demoiselle eût mis fin à ses jours pour un amant dont il avait causé la mort.

« Hélas! se dit Balain, je regrette amèrement d'avoir tué ce chevalier, et ce à cause de cette demoiselle, car il y avait entre eux beaucoup de véritable amour. » De tristesse il ne put davantage soutenir ce spectacle. il fit faire demi-tour à son cheval et porta ses regards sur une grande forêt. Là il reconnut à ses armes la présence de son frère Balan. Lorsqu'ils furent l'un près de l'autre, ils ôtèrent leurs heaumes, s'embrassèrent et pleurèrent de joie et de compassion. Lors dit Balan : « je ne pensais guère tomber sur vous ainsi par hasard. je suis bien content que vous soyez délivré de votre pénible emprisonnement. Quelqu'un m'a rapporté, au château des Quatre Pierres, que vous étiez rendu à la liberté. Cet homme vous avait vu à la cour du roi Arthur. C'est pourquoi je suis venu ici, en ce pays, où je pensais pouvoir vous trouver. » Aussitôt le chevalier Balain conta à son frère l'aventure de l'épée. Il lui apprit la mort de la Dame du Lac et lui rapporta comment il avait offensé le roi Arthur. « C'est pourquoi, dit-il, il a mis ce chevalier à ma poursuite, qui est là étendu sans vie, et la mort de cette demoiselle m'afflige profondément. - Moi aussi, dit Balan, mais il vous faut accepter les aventures que Dieu vous envoie. - Vraiment, ajouta Balain, je suis bien triste d'avoir offensé mon seigneur Arthur, car c'est le plus digne des chevaliers qui règnent à présent sur cette terre. J'obtiendrai qu'il m'aime, et pour cela je vais risquer ma vie. Le roi Rion tient le siège du château de Terrabel. Allons-y en toute hâte pour prouver notre valeur et notre bravoure à ses dépens. - Je veux bien, répondit Balan, et nous nous entraiderons ainsi qu'il convient à deux frères. »

 

Chapitre VII

 

Comment un nain reprocba à Batain la mort de Lancer, et comment le roi Marc de Cornouaille trouva les corps des amants et leur érigea un tombeau

enluminure« MAINTENANT partons d'ici, dit Balain. je suis content de vous avoir rencontré. » Cependant qu'ils s'entretenaient survint à cheval un nain de la cité de Camaalot. Il faisait aussi vite qu'il pouvait. Il découvrit les corps inanimés et s'abandonna à la douleur. De chagrin il s'arrachait les cheveux. il dit . « Lequel de vous deux, chevaliers, a commis ce forfait?

- Pourquoi le demandes-tu? repartit Balain. - Parce que je voudrais le savoir, répliqua le nain. - C'est moi, dit Balain, qui ai tué ce chevalier, pour me défendre, car il venait ici à ma poursuite et si je ne l'avais pas tué, c'est lui qui m'aurait tué. Quant à cette demoiselle, elle s'est donné la mort par amour pour lui. Cela me désole, et à cause d'elle j'en aimerai toutes les femmes davantage. - Hélas ! dit le nain, tu t'es fait grand tort, car ce chevalier qui gît là sans vie était l'un des hommes les plus braves qu'il y eût, et sois-en assuré , Balain, ses parents te poursuivront sur toute la surface de la terre jusqu'à ce qu'ils t'aient ôté du nombre des vivants. - Pour ce qui est de cela, repartit Balain, je n'en suis pas autrement effrayé, mais je m'attriste beaucoup d'avoir offensé le roi Arthur par la mort de ce chevalier. »

Comme ils s'entretenaient survint à cheval un roi de Cornouailles, lequel avait nom le roi Marc. Lorsqu'il vit les deux corps inanimés et sut comment cela s'était produit, lors il se lamenta grandement en songeant au véritable amour qui les unissait. Il dit : « je ne partirai pas d'ici avant d'y avoir érigé un tombeau. » Il planta ses tentes et par tout le pays se mit en quête de ce tombeau. il en trouva un dans une église, qui était de belle apparence et richement orné. Lors le roi fit mettre en terre les deux corps, élever le tombeau au-dessus d'eux et inscrivit leurs deux noms : « Ci-gît Lancer, fils du roi d’Irlande, qui, combattant à sa requête, fut tué de la main de Balain. Colombe, sa dame et la maîtresse de ses pensées, s'est donné la mort avec l'épée de son amant, de chagrin et de désespoir. »

 

Chapitre VIII

 

Comment Merlin prophétisa que les deux meilleurs chevaliers du monde combattraient en cet endroit, à savoir messire Lancelot et messire Tristan
enluminure
SUR CES ENTREFAITES Merlin vint au roi Marc et, voyant tout ce dont il se chargeait, il dit : « Ici même aura lieu le plus grand combat entre deux chevaliers qu'il y ait eu ou qu'il y aura jamais, ces combattants aussi les amants les plus loyaux. Aucun des deux cependant ne tuera l'autre. » Sur le tombeau Merlin inscrivit en lettres d'or les noms de ceux qui combattraient en cet endroit. Ces noms étaient Lancelot du Lac et Tristan. « Tu n'es pas l'homme qu'on attendrait, dit le toi MaLivre Deuxième : Balain. rc à Merlin, pour parler de choses comme celles-là. Tu n'es qu'un rustre et peu fait pour annoncer de semblables exploits. Quel est ton nom? demanda le roi Marc. - À présent, répondit Merlin, je le tairai, mais plus tard, lorsque messire Tristan s'éprendra de sa souveraine, alors vous entendrez. et saurez mon nom. Alors aussi vous viendront aux oreilles des nouvelles qui ne vous plairont point, » Puis Merlin s'adressa à Balain : « Tu t'es fait grand tort en ne sauvant pas cette dame qui a mis fin à ses jours. Tu aurais pu la garder en vie si tu l'avais voulu. - Sur ma foi, repartit Balain, je ne pouvais le faire, car elle s'est tuée soudainement. - Je le déplore, dit Merlin. À cause de la mort de cette dame tu porteras le coup le plus douloureux qu'homme ait jamais porté, exception faite de celui que reçut Notre-Seigneur, car tu blesseras le chevalier le plus loyal et l'homme le plus digne qui soit aujourd'hui sur cette terre. Suite à ce coup, douze années trois royaumes connaîtront grande pauvreté, grand malheur et grand chagrin. Quant au chevalier, il ne guérira pas de sa blessure avant longtemps. » Lors Merlin prit congé de Balain. Balain s'écria « Si j'étais assuré que tu dises la vérité et que je me rende coupable d'une action aussi funeste, je me tuerais pour te faire mentir. »

Là-dessus Merlin disparut tout à coup. Lors Balain et son frère prirent congé du roi Marc. « Mais d'abord, dit le roi à Balain, dites-moi votre nom. - Sire, répondit Balan, vous voyez qu'il porte deux épées. De ce fait, vous pouvez l'appeler le chevalier aux deux épées. » Ainsi le roi Marc partit pour Camaalot visiter le roi Arthur, et Balain, lui, se mit en quête du roi Rion. Tandis que les deux frères chevauchaient de concert, ils rencontrèrent Merlin sous un déguisement et ne le reconnurent pas. « Où allez-vous? demanda Merlin. - Nous n'avons pas à t'en informer, répondirent les deux chevaliers. Mais comment t'appelles-tu? - À présent, repartit Merlin, je ne veux pas le dire. - Il paraît fâcheux, répliquèrent les deux chevaliers, que toi, homme de vérité, tu refuses de dire ton nom. - À ce propos, répliqua Merlin, je puis en tout cas vous dire pour quel motif vous prenez ce chemin. C'est afin de rencontrer le roi Rion. Mais vous n'en aurez nul profit si vous n'écoutez pas mes conseils. - Ah ! s'exclama Balain, vous êtes Merlin. Nous nous laisserons guider par vos avis. - Allez, leur dit Merlin, vous vous couvrirez de gloire. Et soyez vaillants, car de vaillance vous aurez grand besoin. - Là - dessus, repartit Balain, ne soyez pas en peine. Nous ferons tout notre possible. »

 

Chapitre IX

 

Comment Balain et son frère, grâce aux conseils de Merlin, se saisirent du roi Rion et l'amenèrent au roi Arthur
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LORS Merlin les logea dans un bois sous la feuillée auprès du grand chemin. Il ôta la bride à leurs chevaux et les mit à paître. À eux, il leur dit de prendre du repos jusqu'à ce qu'il fût près de minuit. Merlin leur enjoignit alors de se lever et de se tenir prêts, car le roi n'était pas loin. il avait secrètement quitté son armée avec soixante cavaliers parmi les meilleurs de sa chevalerie, et vingt d'entre eux allaient devant pour prévenir la dame des Vaux de l'arrivée du roi, comme cette nuit-là il devait partager sa couche. « Lequel est le roi? demanda Balain. - Patience, dit Merlin. Là, le chemin est en ligne droite. Vous y combattrez avec lui. » Là-dessus il montra à Balain et à son frère où le roi chevauchait.

Aussitôt Balain et son frère allèrent à la rencontre du roi. Ils le renversèrent. Ils lui infligèrent de graves blessures. Ils le firent tomber à terre. Ils occirent de droite et de gauche, tuèrent plus de quarante de ses gens. Le reste prit la fuite. Puis ils retournèrent auprès du roi Rion et l'auraient tué s'il ne s'était rendu à leur merci. Alors il leur dit : « Chevaliers pleins de bravoure, ne me tuez point, car de la vie que vous me laisserez vous pourrez tirer avantage mais de ma mort vous n'obtiendrez rien. » En réponse dirent les deux chevaliers : « C'est bien la vérité. » Et ils l'étendirent sur une litière attelée de chevaux.

Merlin avait disparu. Il les avait devancés auprès du roi Arthur et lui rapporta comment son pire ennemi avait été fait prisonnier et déconfit. « Par qui? demanda le roi Arthur. - Par deux chevaliers, répondit Merlin, désireux de plaire à Votre Seigneurie. Demain vous saurez desquels il s'agit. » Peu de temps après arrivèrent le chevalier aux deux épées et Balan son frère. Ils avaient avec eux le roi Rion de Norgalles. Ils le laissèrent aux mains des portiers et leur en confièrent le soin. Puis ils s'en retournèrent au point du jour.

Le roi Arthur alors vint trouver le roi Rion et lui dit: « Sire le roi, vous êtes le bienvenu. Quelle aventure vous a conduit ici? - Sire, répondit le roi Rion, ce fut une aventure bien pénible. - Qui vous a défait? demanda le roi Arthur - Sire, ce sont le chevalier aux deux épées et son frère, qui sont deux admirables chevaliers pleins de vailllance. - Je ne les connais pas mais je leur dois beaucoup. - Ah! dit Merlin, je vais vous dire qui ils sont. Ce sont Balain qui conquit l'épée et son frère Balan, un bon chevalier. Il n'y a pas meilleur que Balain en fait de vaillance et de mérite, et on le regrettera plus ,à ma connaissance, qu'on n'a jamais regretté chevalier, car il ne vivra plus longtemps encore. - Hélas! soupira le roi Arthur, c'est grand dommage, car je lui dois beaucoup et je l'ai mal payé de son affection. - Sans compter, ajouta Merlin, qu'il fera encore bien d'autres choses pour vous et lesquelles, vous ne tarderez pas à le savoir. Mais, Sire, préparez-vous, car demain l'armée de Néro, le frère du roi Rion, vous attaquera avant qu'il soit midi. Ils sont nombreux. Préparez-vous donc. Pour ma part, je vous quitte. »

 

Chapitre X

 

Comment le roi Arthur se battit contre Néro et le roi Lot des Orcades, comment le roi Lot fut joué par Merlin, et comment douze rois furent tués

enluminureLORS le roi Arthur disposa son armée en dix compagnies. Néro se tenait prêt sur le terrain devant le château de Terrabel. Il avait compagnies également et beaucoup plus d'hommes que n'en avait Arthur. Néro était à l'avant-garde, avec la plupart de ses gens. Merlin alla trouver le roi Lot des Orcades et l'empêcha de partir en lui racontant une prophétie, cela jusqu'à ce que Néro et sa troupe fussent mis hors de combat. À ce combat messire Keu le sénéchal fit merveille. Tous les jours de sa vie la gloire qu'il en eut l'accompagna. Messire Hervieu de Rivel accomplit d'admirables exploits aux côtés du roi Arthur. Le roi ce jour-là tua vingt chevaliers et en estropia quarante. Le chevalier aux deux épées et son frère Balan entrèrent dans la mêlée. Ils se conduisirent de manière si étonnante que le roi et tous les chevaliers en furent stupéfaits. Tous ceux qui les regardaient dirent que c'étaient ou des anges venus du ciel ou des démons sortis de l'enfer. Le roi Arthur lui-même fut d'avis que c'étaient les meilleurs chevaliers qu'il eût jamais vus, car ils assénaient de tels coups que chacun s'en ébahissait.

Cependant quelqu'un vint trouver le roi Lot pour lui dire que, tandis qu'il perdait son temps, Néro et tous ses gens avaient été déconfits et tués jusqu'au dernier. « Hélas! s'écria le roi Lot, que j'ai honte! Mon absence a fait que plus d'un homme valeureux a perdu la vie. Si nous avions été ensemble, nulle armée au monde n'aurait pu tenir contre la nôtre. Ce drôle avec sa prophétie s'est joué de moi. » Tout cela, Merlin l'avait fait parce qu'il savait bien que si le roi Lot avait été présent avec son armée lors du premier choc entre les adversaires, le roi Arthur aurait été tué et tous ses gens avec lui. Merlin savait bien aussi que l'un de ces deux rois perdrait la vie ce jour-là. Il regrettait qu'il dût en être ainsi. Mais il préférait la mort du roi Lot à celle du roi Arthur. « À présent, que vaut-il mieux faire? demanda le roi Lot. Traiter avec le roi Arthur ou combattre? La plupart de nos gens ont péri. - Sire, proposa un chevalier, attaquez Arthur. Ils sont las, fatigués de combattre, et nous, nous sommes frais et dispos. - Quant à moi, dit le roi Lot, je voudrais que chaque chevalier tînt sa partie comme je tiendrai la mienne. »

Alors ils avancèrent leurs enseignes. Les armes s'entrechoquèrent. Leurs lances toutes se brisèrent en morceaux. Les chevaliers d’Arthur, avec le secours du chevalier aux deux épées et de son frère Balan prirent le dessus sur le roi Lot et son armée. Mais toujours ce prince demeurait à l'avant-garde et accomplissait de merveilleux faits d'armes. Tous les siens étaient portés par ses prouesses, car il résistait à tous les chevaliers. Hélas! il ne pouvait tenir. Ce fut grand dommage qu'un combattant aussi valeureux succombât sous le nombre, lui qui peu de temps auparavant avait compté parmi les chevaliers du roi Arthur et épousé sa soeur. Mais, parce que le roi Arthur avait partagé la couche de son épouse - laquelle était la soeur d’Arthur - et d'elle engendré Mordret, le roi Lot avait rejoint ses ennemis.

Il y avait un chevalier qu'on appelait le chevalier à la Bête Étrange. Son véritable nom était Pellinor. C'était quelqu'un de valeureux et de brave. Il porta au roi Lot un coup terrible tandis qu'il affrontait tous ses ennemis. Le coup manqua. Il atteignit l'encolure du cheval qui s'effondra avec le roi Lot. Là-dessus sans tarder Pellinor asséna un grand coup qui fendit le heaume et la tête jusqu'aux sourcils. Alors, devant la mort du roi Lot, toute la troupe des Orcades se mit à la fuite, et plus d'une mère perdit son fils.

Cependant, on fit grief au roi Pellinor d'avoir tué le roi Lot. Messire Gauvain vengea la mort de son père, dix ans après qu'il fut fait chevalier. Il occit Pellinor de ses propres mains. Furent également tués à cette bataille douze rois du côté du roi Lot, sans compter Néro. Tous furent enterrés dans l'église de Saint-Étienne à Camaalot. Les autres, chevaliers ou non, furent mis en terre sous un grand rocher.

 

Chapitre XI

 

Des funérailles de douze rois, de la prophétie de Merlin, et du coup douloureux que Balain devait porter

enluminureAUX FUNÉRAILLES DONC vinrent l’épouse du roi Lot, Morcade, et ses quatre fils, Gauvain, Agravain, Guerrehet et Gahériet. Vinrent aussi le roi Urien, père de messire Yvain, et Morgane la Fée, son épouse, qui était soeur du roi Arthur. Tous ceux-là vinrent aux funérailles. Mais des tombes de ces douze rois le roi Arthur voulut que celle du roi Lot fût la plus richement décorée, et il plaça cette tombe à côté de la sienne. Puis Arthur fit faire douze effigies de cuivre jaune et de cuivre rouge couvertes d'or pour représenter les douze rois. Chacune figurait un prince tenant un cierge qui brûlait nuit et jour. la statue du roi Arthur fut mise au-dessus d'eux tous. Il était debout, l'épée nue à la main, tandis que sur les douze effigies les rois semblaient autant d'hommes vaincus. Tout ceci fut l'oeuvre de Merlin. Il y

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Date de dernière mise à jour : 02/12/2011