Les deux bossus

Dans un village près de Dieppe vivaient deux bossus. Pierre et Michel, tailleurs de leur état, étaient amis d'enfance.Chaque jour, ils partaient à la recherche de travail dans les villages, les fermes et les châteaux de la région.Un soir que Michel rentrait seul d'une longue journée de travail, il passa devant un château abandonné.

Curieux de nature, il décida de visiter la ruine. Bien que le soleil fût en train de se coucher, il se promena de longues minutes dans les anciennes salles du bâtiment qui laissait encore apercevoir ses splendeurs passées.Ici, une cheminée pouvant accueillir un bœuf entier, là des morceaux de porcelaines de Chine brisées. Comme la lune se levait, il se dirigea vers le donjon de la bâtisse. Au moment d'en franchir la porte, il entendit des chants. Piqué par une curiosité grandissante, il se glissa discrètement dans la pièce en profitant de l'ombre pour voir d'où ils provenaient. Dans une petite cour en contrebas, il aperçut des dizaines de petits lutins tout noirs. Et ces petits lutins chantaient en tournant en rond : "Lundi, Mardi, Mercredi, Lundi, Mardi, Mercredi", encore et encore,ne reprenant qu'à peine leur souffle.

Michel avait déjà entendu parler des Danseurs de la Nuit. Sa grand-mère le menaçait même de le laisser aux Danseurs quand il n'était pas sage. Il n'en fallait pas plus pour qu'il veuille les voir de près.

Pendant qu'il essayait de trouver un moyen de se rapprocher des lutins,il les entendait chanter sans arrêt leur ritournelle :

- Lundi, Mardi, Mercredi, Lundi, Mardi, Mercredi...

Et jamais rien d'autre.

Il finit par trouver une petite porte donnant sur un de ces minuscules escaliers en colimaçon que l'on trouve dans les vieilles maisons médiévales. En bas, une autre porte. Malgré tous ses efforts,celle-ci émit un grincement si puissant que les lutins sursautèrent.

Le chant s'arrêta net.

En quelques secondes, il se senti soulever, transporter et il se retrouva au milieu de la cour, où quatre lutins le laissèrent tomber à terre. Jamais, jamais il n'avait envisagé de les approcher de si près. En cet instant, il fut pris de panique, n'osant plus bouger le moindre muscle. Les lutins recommencèrent leur danse en tournant autour de lui. Et encore et encore, ils chantaient :

- Lundi, Mardi, Mercredi, Lundi, Mardi, Mercredi...

Ils l'invitèrent même à danser avec eux. N'osant refuser, il entra dans la danse. Mais à force de répéter toujours "Lundi, Mardi, Mercredi, Lundi, Mardi, Mercredi", il finit par leur demander :

- Mais pourquoi ne chantez-vous que ces trois mots ?

- Que veux-tu que nous chantions d'autre ? Elle est si jolie notre chanson.

- Eh bien pourquoi pas : "Lundi, Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi..." ?

En entendant cela, les lutins se remirent à danser avec encore plus d'entrain.

Bondissant littéralement en chantant encore et encore ces nouvelles paroles :

- Lundi, Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi...

Au bout de quelques minutes, un lutin qui semblait être le chef arrêta la danse.

- Mes amis, mes amis, pour remercier notre nouvel ami pour ces paroles, je propose que nous lui fassions un cadeau.

Et les autres lutins de rire et d'approuver l'idée.

- Que veux-tu, mon ami bossu, toutes les richesses dont tu pourrais rêver ou simplement que nous t'ôtions cette vilaine bosse ?

Le sang de Michel ne fit qu'un tour et il demanda qu'on lui enlève sa bosse. Il avait toujours rêvé de pouvoir se promener sans qu'on lui touche sa bosse ou qu'on le montre du doigt. Aujourd'hui les lutins lui offraient cette chance. Michel, perdu dans ses pensées, eut à peine le temps de voir trois lutins sauter sur lui, lui enlever sa chemise, et frotter son dos avec une huile douce au toucher et à l'odeur. Aussitôt après avoir enlevé et rangé la bosse de Michel, les lutins se remirent à danser autour de lui, chantant encore et encore leur ritournelle.

La nuit étant bien avancée, Michel salua ses nouveaux amis et rentra chez lui. Devant la grande armoire à glace de l'entrée, il vit un jeune homme fort élégant et très droit. De longues secondes passèrent avant qu'il ne réalise que le miroir lui renvoyait sa propre image. Cette nuit-là, la fatigue aidant, il s'endormit comme une masse. Et pour la première fois de sa vie, sur le dos.

Le lendemain, partant au travail, il croisa Pierre. Celui-ci n'en crut pas ses yeux et tourna autour de son ami à la recherche de la bosse disparue. Michel lui raconta alors son incroyable aventure de la veille. Pierre décida de se rendre, le soir même, dans les ruines du château.

Sa journée de travail terminée, il se rendit donc au château. Sur le chemin, il décida que s'il était riche, sa bosse ne serait plus guère une gêne, et il choisit la richesse au lieu de la beauté. Grâce aux indications de Michel, il se retrouva rapidement dans la petite cour. Aussitôt les lutins vinrent autour de lui pour chanter et danser leur nouvelle chanson.Comme l'avait fait Michel, il se mit à danser avec les lutins et s'arrêta tout à coup pour leur proposer d'améliorer la chanson.

D'un air très sûr de lui, Pierre proposa cette nouvelle suite :

- Lundi, Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi, Dimanche...

Malheureusement, les lutins en furent tout décontenancés.

- Oh, elle est toute gâchée notre belle chanson, ça ne rime plus ! crièrent-ils tous en chœur.

Alors que les lutins s'énervaient de plus en plus, leur chef fit le silence.

- Voyons, voyons mes amis, il a voulu nous aider, même si ses mots furent malheureux.

Je propose que nous le remerciions de sa gentillesse.

Et les lutins de crier :

- D'accord, d'accord, que veux-tu pour ton aide, petit bossu ?

- Je voudrais ce que Michel a laissé hier...

Les lutins se mirent à crier :

- La bosse ! La bosse !

Un lutin se précipita vers Pierre, la bosse de Michel sur le dos. Deux autres prirent du fil d'or et lui cousirent la bosse sur le ventre. Pierre hurla que ce n'était pas cela qu'il désirait, mais rien n'y fit. En quelques secondes le pauvre Pierre devint bossu devant et derrière. Tout le reste de sa vie, il garda sur le dos sa bosse et celle de Michel sur le ventre. Ce qu'il advint de l'amitié de Pierre et Michel, l'histoire ne le dit pas. Cependant, il est probable qu'elle fut bien lourde à porter pour Pierre...

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